Témoignages/Interviews

Mon Babi, cet enfant que je n’attendais pas 

Un B.A.B.I est ce que l’on appelle un Bébé Aux Besoins Intenses. Il peut se révéler très tôt, il n’y a pas de moyenne, même s’il y a eu un certain “recensement”, beaucoup de témoignages, démontrent que parfois cela se cache derrière une suspicion de reflux gastro-oesophagien entre autre. Car la logique humaine fait que l’on pense, d’abord, à un souci médical pour finalement laisser une place royale à un mythe :  il va être habitué au bras, et si maman allaite, alors, son lait n’est pas nourrissant.

Les caractéristiques globales de ces bébés : Ils n’aiment pas être en écharpe, montrent vite de l’ennui, ils sont hypersensibles au bruit, à la lumière, aux stimulis.  Ils dorment peu, ou quasiment pas. Ils ont un grand besoin d’attention, de bras, et de tétées calins. Ils refusent d’être posé, car ils se sentent abandonnés et pleurent beaucoup plus. Parfois, malgré un maternage intensif, ils ne s’arrêtent pas, au grand désespoir des parents, qui se sentent définitivement, incapables, à tord.

Alors que c’est à ce moment qu’on a besoin de soutien, l’entourage, malgré lui, arrive à grand coup de :

Cet enfant a faim, pourquoi t’acharner à l’allaiter ? Et d’ailleurs, il faut l’habituer à ne pas être dans les bras, il deviendra capricieux”. Et c’est à ce moment-là que tout s’écroule.

Ces proches n’imaginent pas ce que vous traversez. Ils pensent bien faire, élevés à “l’ancienne”, certains pensent même vous secouer pour mettre un terme à votre maternage pour “dresser” l’enfant.

Surtout que, ça continue, empire, il ne pleure pas, il hurle, comme s’il était à l’agonie. Vous passez par tout un cheminement, et remise en question sur vos aptitudes. “Suis-je une mauvaise mère, ai-je assez de lait ? Mes proches ont raisons, je sois sevrer”. Et papa qui tourne en rond tel un lion en cage qui se sent, au moins, autant inutile que vous.

Mais, Maman, Papa, l’unique solution, est d’accompagner votre bébé, votre fort intérieur vous guide, ayez confiance.

Ce n’est pas le bébé que nous attendions, mais pourquoi moi, nous ? Pourquoi est-il aussi mal, que fait-on de mal ? Et bien, rien. Vous n’y pouvez rien. Le parent parfait n’existe pas. Où alors si je dois en donner la définition, ce sera celui qui fait du mieux qu’il peut et qui se remet en question. Parfois on se sent désarmé et tellement nul, mais nous n’avons plus le recul nécessaire.

On passe alors, par l’incompréhension, la crainte d’une maladie, la perte de confiance, puis arrive l’heure où l’on se résoud. Mais vous résoudre par obligation n’est pas la seule option, vous résoudre en vous disant que votre enfant est né ainsi,  il reste votre bébé. Il est plus en demande, c’est difficile, mais l’acceptation, est la phase numéro 1 vers un avenir meilleur :

Prenons l’équation dans l’autre sens :

Bébé arrive, il est beau, on s’imaginait une bonheur sans faille, en tout cas, pas de suite.

Mais lui ? Il “atterri” après 9 mois dans le ventre de sa mère. Il ne comprend pas. On le prend, on le manipule, c’est nouveau, effrayant. Pour un B.A.B.I, tout est alors décuplé. Et si nous commençons par cela ? Se mettre à sa place ? Il n’a rien demandé, il ne comprend pas. Il se sent juste mal et à un grand besoin de vous. En se transposant à lui, vous avez toutes les chances d’y arriver, de comprendre, de l’accompagner, pour en faire l’être génial qu’il sera demain. Heureux, apaisé.

Il est l’heure de l’accepter tel qu’il est , avec ses peurs, son stress, en l’accompagnant. Voilà, la clé, sa clé. Répondre à ses besoins, c’est lui promettre la sécurité affective. Ne laissez jamais pleurer un enfant.

Vous n’en avez pas conscience mais il est en train de construire son avenir. Le réconfort que vous lui apportez est vital pour lui. Grâce à votre perception de ses multiples demandes, vous lui construisez une confiance intérieure puissante, pour le monde qu’il affrontera demain.

Oui certains bébés, que l’on laisse pleurer, finissent par cesser. Parce qu’il sont résolus, à ce monstrueux sentiment d’abandon. Là, est le danger.

Une chose à la fois, un jour à la fois. Vous en êtes capable, mais vous l’ignorez encore.

Barricadez-vous des remarques blessantes, bébé est dans sa bulle, allez-y avec lui. J’ai décidé de donner un caractère très personnel à cet article, qui me tient particulièrement à coeur afin de tenter, de vous indiquer, le chemin que j’ai pris. Je n’ai pas la prétention de dire que c’est LA méthode, car il n’y en a pas vraiment une pareille.

Rédigé par Salma Cousyn

 

Lettre ouverte à mon Babi, Noham

“Mon bébé, tu es né en Septembre, j’ai pensé échapper à la césarienne, cette fois. C’était sans compter tes 4 kilos d’amour. Nous avons vécu cela comme nous avons pu. Tu n’étais pas sorti que je pensais peau à peau, tétée. Notre rencontre a tardé, mais je ne me suis pas démontée.

Tu étais si beau ! Apaisé, les yeux ouvert, première tétée, le bonheur. Le lendemain, tu as commencé tes pleurs, progressivement, l’équipe a voulu te compléter, je t’ai gardé au sein et demandé à ce que l’on me dépique de la morphine de manière précoce. Les bébés pleurent, donc je ne m’inquiétais pas plus que cela. J’ai persévéré et t’ai gardé contre moi, et tu tétais. Le mois suivant, tu avais ta première corticothérapie pour tes petites cordes vocales, tu pleurais, tu hurlais…

J’ai fait un million d’examens médicaux, pris un abonnement chez l’ostéopathe, qui me disait ton estomac ceci, tes intestins cela… ça te faisait du bien, mais une heure plus tard, nous repartions dans les pleurs.

Ton grand frère de 7 ans à l’époque, me disait : “maman prend le il veut surement téter, maman, j’ai mal, car il a mal. Pourquoi pleure-t-il toujours ? Pourquoi tu ne manges plus ? ne te laves plus ? C’est comme ça un petit frère ? Je voulais tellement qu’on soit heureux mais lui est si malheureux, ai-je fait quelque chose ? Est-ce ma faute ?”. A mon grand désespoir, je me retrouvais non pas avec un, mais deux enfants malheureux. J’avais déjà entendu le terme BABI. Mais je n’y ai pas franchement pensé. Papy, Mamie me disaient que c’était parce que je donnais mon lait au lactarium, alors toi, tu  n’avais plus assez, d’après eux. (Alors que c’est tout à fait le contraire, étant donné, tu avais des freins linguale et labiale, et que si je n’avait pas tiré mon lait on courait à la catastrophe). J’ai alors cessé un mois, ça n’a rien changé. Tu pleurais, encore et toujours plus fort. Un soir, je t’ai donné 150 ml de mon lait après une tétée, ça n’a rien changé non plus. Dès que je te posais, tu hurlais. Je te récupèrais rapidement mais, tu restais dans ton angoisse. Je t’ai emmailloté, bercé, tellement fort parfois…tu trouvais un peu le sommeil ainsi…. Je me tenais debout ton dos contre mon coeur, et on se balançait debout, des heures durant. Le troisième mois, j’ai investi dans une balancelle, plusieurs tapis d’éveils, j’ai acheté tout ce qui existait, pour t’occuper le temps d’effectuer des taches domestiques trop dangereuses pour te garder à bras. L’écharpe de portage tu l’a rejeté, la famille, tu les rejetais. Tu ne dormais jamais. Et là, j’ai cru que je n’y arriverai, peut-être pas. Je me suis mis en tête que nous allions gérer, un jour à la fois pour “tenir”. Je me suis dit, que je profiterais de tes rares moment d’éveil calme, de gazouillis. Et c’est ainsi que l’on s’est apprivoisé. Ton grand frère lui avait le droit à beaucoup de sourires, c’était fantastique. Puis un matin, on s’est mis en route pour une nouvelle journée, je t’ai posé dans ta chaise haute, tu avais alors 6 mois. A peine posé, tu t’es mis à hurler. Je t’ai regardé, je t’ai de nouveau expliqué que je devais faire le petit déjeuner de ton frère. En me redressant, je me suis arrêtée dans mon élan, pour revenir, à toi, et j’ai compris, au moment même où je te l’ai dit “ mon amour de bébé, maman sait que tu as de la peine, j’ai mal avec toi. Tu n’es pas comme les autres, tu as un grand besoin, maman est là, maman comprend, maman t’aime et ne t’abandonnera jamais”. A ce moment précis, tu t’es arrêté d’hurler.  J’ai été choquée ? Mais tu as compris ? Bien sûr que tu as compris. Tu as compris, que je t’acceptais, tel que tu étais. Je ne t’imaginais pas comme cela. Ni toi, ni le quotidien. Même si le pédiatre a cru qu’un jour je ferai une bétise, faute de sommeil, de repos, de paix, mais je t’ai toujours aimé. Mon coeur a saigné à chacun de tes chagrins. Mais c’est ainsi. Tu es mon bébé, et tu es un BABI. J’ai appris à t’aimer de manière différente, voir même plus intense. Et oui, nous y arriverons, mon fils…

Suis-je devenue une maman intense ? Non, nous le sommes toutes. Simplement mon erreur est d’avoir cherché à te mettre dans une case, alors que la tienne n’existe pas. Aucune n’existe, vous êtes tous unique. C’est à nous de vous accueillir, et de combler vos besoins, aussi grands soient-ils. Suis-je wonder maman ? Non, j’en ai eu marre, j’ai beaucoup pleuré en silence, j’ai refoulé ce sentiments  d’injustice en voyant les autres si paisibles… J’espère simplement, avoir été, au moins une fois, à la hauteur, de ton mal, mon amour.

Aujourd’hui, tu as plus de trois ans. J’ai pu t’apprendre à dormir, grâce à l’allaitement ce fût plus simple.Tu à commencé à apprécier l’écharppe.Tu gères tes émotions, doucement, à ta façon. Nous avons trouvé un équilibre, depuis “l’acceptation”. Ton grand frère s’est apaisé aussi, voyant maman “gérer” et surtout, avancer. Tu es merveilleux, tu reste différent, mais tu es un filou ! Tu sais parfaitement t’exprimer. Je t’encourage dans ta perpétuelle évolution et je suis fière de toi, de ce que tu deviens. Quand je pense à toutes ces nuits, trajets en poussette, en voiture remplis de hurlement, nous revenons de loin. Je n’ai aucun regret, si ce n’est de ne pas t’avoir accepté plus tôt, tel que tu étais : « Un enfant sans sa case”.« Je n’ai jamais cédé à la panique, même si, à ce jour, j’ignore encore comment nous avons traversé tout cela. Je pense que c’est dû, en partie, au fait que ce ne soit pas mon premier enfant. L’allaitement maternel à sans aucun doute une énorme place dans cette « victoire ». Le mettre au sein l’appaisait tellement. Sachez, parents, que c’est naturel, d’avoir ce sentiment d’être dépassé, dans ce cas, demandez de l’aide. Nous sommes des humains et non des machines, mais ayez aussi confiance en vous, dans votre ressenti de parent, vous êtes l’expert de votre bébé.

En espérant que cela vous aidera dans cette parentalité inattendue. Inattendu ne rime pas avec impossible.                 

Par Salma

       Une maman comme beaucoup d’autres… »

Droits réservés à l’Allaitement Tout Un Art

Interview de Marie-Line Perarnaud, sage femme à domicile

Salma : Bonjour Marie-Line Perarnaud. Vous êtes mère de 5 enfants allaités, infirmière, Sage-femme. Créatrice de l’Observatoire de la Violence Obstétricale. Animatrice de la page FB : La Révolution des Roses – France #StopObstetricViolence. Co-fondatrice de la Maison de Naissance extra hospitalière de Pau. Co fondatrice du Syndicat National des Sages-Femmes pour l’Accouchement à domicile, Les Femmes Sages. Formatrice en Naissance Éducation Santé. Pouvez-vous présenter votre parcours ?

Marie-Line Perarnaud : Je suis diplômée de l’école de Sages-Femmes de Bordeaux. Avant cela, j’étais infirmière. J’ai découvert l’association des sages-femmes libérales pendant mes études (l’ANSFL). Elle n’était constituée que de sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile (AAD). Quand j’ai vu la pratique de la présidente de l’époque, j’ai compris que j’accoucherai à la maison et que c’était ça que je voulais faire. J’ai travaillé à l’hôpital de Pau comme sage-femme salariée, tout en accouchant de mes quatre enfants à domicile et j’ai participé aux premières réunions de l’ANSFL. J’ai quitté l’ANSFL quand elle s’est élargie à toutes les sages-femmes en libéral, car j’avais besoin d’être avec des SF qui pratiquent l’AAD pour me sentir en sécurité. La sage-femme qui m’a accouchée m’a encouragée à reprendre sa patientèle. Ca s’est décidé très vite. J’ai donné ma démission pour reprendre la suite, puis je me suis installée en libéral en 1993. 

En 1999, une procédure pénale a commencé. Vous avez été la première sage-femme française à être radiée ?

Non, une sage-femme prénommée Marceline a été radiée avant moi. Mais je ne connais pas son histoire. Je serais la deuxième. C’est peu commun d’interdire à une sage-femme d’exercer, que vous a-t-il été reproché ? Lors d’une naissance à domicile, le bébé est venu mort-né. Son grand-père maternel était décédé pendant la grossesse. Dans ce contexte déjà sensible, la grand-mère, avocate et opposée à l’AAD, a interpellé le procureur pour qu’une procédure pénale débute. Bien que toutes les preuves aient disparu (examens du laboratoire, dossier médical de l’hôpital, mon suivi de grossesse), la procédure a eu lieu, se terminant par une double relaxe en 2003.

Le Conseil de l’Ordre Départemental a commencé à constituer un dossier et a rejoint la plainte de la famille. J’ai été jugée 10 ans après les faits (en 2010), ce qui constitue un délai déraisonnable : devant un tribunal administratif, le délai raisonnable est de 4 ans maximum. J’ai été radiée en l’absence de tout dossier médical, sans aucune preuve, il n’y avait que ma parole ! La Chambre disciplinaire régionale m’a reproché de ne pas effectuer l’AAD « dans des conditions optimales de sécurité » et « dans le respect des obligations législatives et réglementaires qui s’imposent aux sages-femmes ». Or, le tribunal pénal avait précisé « qu’aucune loi ni règlement particulier n’existaient en matière d’AAD… ». Devant la Chambre disciplinaire Nationale, je serai à nouveau radiée pour « avoir persisté à pratiquer les aad sans prendre en compte les exigences de sécurité édictées par la « Charte de l’accouchement à domicile » publiée par l’Association Nationale des Sages-Femmes libérales ». Or, les chartes ou recommandations de bonnes pratiques n’ont pas valeur de loi et il n’est pas dans les compétences d’une assemblée disciplinaire de choisir quels sont les textes définissant le cadre de bonnes pratiques. Le deuxième motif de la radiation porte sur l’absence d’assurance au jour de l’audience alors qu’au moment des faits en 1999, j’étais assurée ! Quand je prépare un accouchement à domicile, je réalise un suivi très pointilleux pour évaluer les facteurs de risque.

Ce décès aurait-il pu être évité ? Y aurait-il eu une meilleure prise en charge en maternité ?

Il faut savoir être professionnelle, savoir refuser l’AAD, renvoyer vers la maternité en cas de problème, s’il y a trop de stress. Le stress, c’est une contre-indication à l’AAD.

Le stress a certainement impacté cette naissance, la situation familiale y contribuant. Ainsi, le champ disciplinaire pose un problème d’égalité devant la justice par les irrégularités de procédure, en traitant les dossiers à charge par exemple ou en dénaturant les faits sans procéder à la vérification des pièces. Il échappe à tous les règlements par violation du droit d’accès à un tribunal indépendant et impartial, par l’absence de magistrats professionnels lors des appels. L’organisation même des chambres disciplinaires constitue aussi un défaut d’indépendance et d’impartialité.

Il n’y a ainsi aucune règle : les sages-femmes des chambres disciplinaires peuvent accuser une collègue sans preuve. Je milite pour sa dissolution, car son fonctionnement est illégal. Je me suis présentée jusqu’au Conseil d’Etat puis le Conseil Constitutionnel, j’ai épuisé toutes les voies de recours françaises. Nous avons tenté une audience européenne en vain. Karine Lefebvre, Krista Guilliams et Yamina Guendouze ont échoué aussi devant la Cour des Droits de l’Homme. Or, ici encore il y a eu des irrégularités : habituellement, les dossiers sont traités avec un an de délai.

Or, nous, nous avons été déboutées en moins de 2 mois, trois semaines dans mon cas ! Ce délai lui-même est hors norme. A la Cour des Droits de l’Homme, chaque juge représente son pays. Mais la France et l’Allemagne ont décidé de restreindre l’AAD. Les montants d’assurance ont augmenté tant en Allemagne qu’en France. Beaucoup de sages-femmes ont dû fermer leur cabinet car elles ne pouvaient plus payer l’assurance. Françoise Servent a échappé à la radiation mais a reçu une sanction avec sursis.

D’autres sages-femmes sont-elles aujourd’hui radiées ?

Oui, encore aujourd’hui, les procédures se poursuivent : le Conseil de l’Ordre prolonge même les poursuites devant d’autres tribunaux comme le tribunal administratif de la Sécurité Sociale, ou jusqu’à l’étranger en Suisse par exemple, ce qui a été le cas d’ Elisabeth Lathuille.

Zohreh Pédaran en Bretagne n’a plus le droit de pratiquer des accouchements à domicile. Elle a été la première à subir l’application du nouveau décret de 2014 qui donne au Conseil de l’Ordre le droit de contrôler « l’insuffisance professionnelle des sages-femmes et leur dangerosité ». Selon le jugement, sa pratique doit être vérifiée par des experts. Ces experts lui ont demandé d’aller faire des heures de stage dans des cabinets pour suivre des sages-femmes qui exercent en Prado, en rééducation. C’est un passage humiliant, mais elle peut continuer à pratiquer, à gagner sa vie. Elle a pu échapper à la radiation grâce à des éléments de la plaidoirie de l’avocate hongroise en faveur d’une sage-femme interdite d’exercer en Hongrie, Agnès Gereb.

Ces éléments portaient sur les droits humains des femmes enceintes à « décider où, comment et avec qui elles accouchent » (CEDH, affaire Ternovsky). En juin 2017, Isabelle Koenig, poursuivie, n’a pas été radiée par la Chambre Disciplinaires de Paris : parmi les sages-femmes présentes ce jour là, une majorité pratiquaient les AAD ou y étaient favorables.

Nous dépendons des opinions des membres du conseil. Un vrai jugement ne doit pas être fonction des opinions, mais de règles, de lois. Par ailleurs, on ne trouve aucune échelle de valeur dans l’application des sanctions. De plus, les chambres disciplinaires traitent toutes les affaires sans distinction qu’il s’agisse de vol ou de consommation de morphiniques, ces exemples relevant des tribunaux pénaux. Les collègues en faveur du maintien des chambres disciplinaires affirment que la présence du juge administratif lors des audiences garantit la légalité des procédures. Mais ces juges observent juste si le déroulement des audiences est conforme à la description faite dans le code de la Santé. A l’audience en Appel de Carine Lefebvre au mois de juin 2018, ce n’est pas le juge qui a décidé. Il y avait trois sages-femmes avec le juge. Ils ont voté à main levée.

Le juge n’a donc pas de voie prédominante ! Par le jeu de la majorité, ce sont les sages-femmes qui prennent les décisions. Au pénal, c’est le juge qui décide en respectant le code, au vu des preuves, etc. Pour la petite histoire des chambres disciplinaires, elles ont été créées en 1930 pour réguler les sages-femmes et les médecins qui ne se comportaient pas bien moralement. On a créé dans la foulée le Conseil de l’Ordre, mais ce système est complètement illégal au regard des droits de la défense.

Outre la radiation qui est une sanction extrême, y a-t-il d’autres freins à l’encontre des sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile ?

L’assurance a augmenté très rapidement. On est passé de 395 €/an à 16 000 € pour la même compagnie. Cela n’a jamais été notifié et je n’ai eu aucune explication à cette soudaine augmentation. Les détracteurs de l’AAD ont saisi ce levier. En Angleterre, les sages-femmes paient 3600 £ d’assurance + 1000 £ par accouchement. Cela revient en fait au même tarif français.

Pourquoi d’après vous l’Etat français reste fermé à la pratique de l’AAD ?

Les enjeux sont énormes. Il y a en France chaque année autour de 800 000 naissances, plus de 88 % d’entre elles sont médicalisées.

Multipliez cela par le prix des tubulures et autres médicaments nécessaires pour les déclenchements, césariennes, péridurales (qui représentent encore les trois quarts des naissances) … Ce serait un gros manque à gagner si davantage de familles choisissent un libre accouchement en dehors de cette chimie. L’Etat a fait le choix de soutenir l’industrie pharmaceutique pour leurs emplois et leurs bénéfices au détriment d’une certaine qualité de naissance et surtout au détriment des droits humains des femmes. Certains vont jusqu’à penser qu’il y a derrière le rejet de l’accouchement à domicile une pression des nanotechnologies pour la pose de puces électroniques chez les bébés. Ces puces permettraient de suivre les individus, leur santé… Des tests dermatologiques ont été menés à l’école d’ingénieur de Montpellier. C’est une affaire d’argent. Les Etats-Unis sont le premier pays en terme de dépenses de santé et pourtant la mortalité maternelle est en hausse. Le marché des naissances est dénoncé mais cela reste un point sensible. Le problème avec l’AAD est mondial : toujours régulièrement attaquées, les sages-femmes ont déjà vu leur maison brûler comme aux Etats-Unis ou être emprisonnées la nuit avec autorisation de sortir le jour pour travailler dans leur cabinet ! En Europe, le cas d’Agnès Gereb est également connu par sa condamnation à 2 ans de prison.

Vous avez écrit un livre : “Persécution des Sages-Femmes pratiquant les accouchements à domicile en France : “Persécution”, le terme est un peu fort, non ?

Ce terme est celui employé par la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 2010 dans le dossier Ternovsky. Ce même jugement met en exergue que « la persécution envers les sages-femmes qui aident les femmes à donner naissance hors des centres hospitaliers constitue une violation des droits des femmes enceintes ». Les cours de justice choisissaient leurs termes avec précision et réflexion : la persécution est réelle : les procédures sont abusives et violentes, les radiations nous détruisent socialement et moralement : elles nous rendent malades et nous plongent dans la précarité financière, les sages-femmes libérales n’ayant pas droit au chômage.

Elles affectent également tous les membres de la famille. Il s’agit une réelle injustice pour nous mais aussi pour les parents. Beaucoup de sages-femmes ont peur du Conseil de l’Ordre, beaucoup nous soutiennent sans oser en parler car elles sont terrorisées sans se l’avouer à elles-mêmes. Je comprends ce silence mais de ce fait, nous n’avançons pas. Au contraire, le système profite de ce silence pour continuer notre éradication. 

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En 2018, certaines femmes choisissent de ne pas accoucher à l’hôpital. Pourquoi ?

Les petites maternités ferment. Par restriction du personnel, les femmes sont victimes de violences gynécologiques et obstétricales. C’est un problème sanitaire en même temps qu’une atteinte aux droits humains des femmes. Les femmes n’ont plus confiance dans ce système. On voit partout un retour au naturel et à la liberté avec l’augmentation des accouchements non assistés. Récupérer son accouchement fait partie de ce processus.

Aujourd’hui, ce droit semble remis en cause Les sages femmes qui font le suivi de la grossesse sont encouragées à “éduquer” les parents à accoucher à l’hôpital. Dans le rendu de jugement de Carine Lefebvre, la chambre disciplinaire lui reproche d’avoir laissé la maîtrise de la situation à la plaignante”. En réalité, on ne présente même pas les options aux parents : ils devraient pouvoir choisir en toute connaissance de cause. Or, les sages-femmes qui sont visées par les chambres disciplinaires sont celles-là mêmes qui laissent aux parents le droit d’exercer leur libre-arbitre.

Quel message aux femmes qui souhaiteraient accoucher chez elles à l’avenir ?

Revendiquer l’accouchement à domicile comme relevant du droit privé, pointer les violences dont elles sont victimes, asseoir leur projet de naissance, récupérer leur droit de choix en qualité de parent, le droit de dire non au monopole de l’hôpital dans le domaine de la naissance.

Merci à Marie-Line de nous avoir ouvert son coeur, meurtri de ne plus pouvoir exercer librement.

Interview réalisé durant l’été 2018, par Salma Cousyn et Amandine Muller 

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